Réflexion : voir avant de juger, la crise contemporaine du jugement

Certains évènements suscitent des controverses inattendues ; et d’autres, au contraire, sont prévisibles. Mais cette controverse est parfois plus révélatrice de la psyché et de la morale ambiante dans une société.

C’est dans cet esprit que je souhaite énoncer une réflexion quant à l’annulation d’un documentaire traitant de la question trans dans un cinéma au Québec. Sans avoir vu le contenu réel, sans avoir pris connaissance des entretiens, des exposés énoncés dans ce documentaire de près de 2h, les réactions ont été : appels à la censure, condamnation morale, pressions publiques et menaces envers le propriétaire des lieux.

Une question simple devrait alors s’imposer : comment juger ce que l’on n’a pas vu ?

Nous assistons alors à un renversement de la logique discursive. Nous jugeons avant même d’avoir vécu l’expérience. Nous condamnons avant même d’avoir les éléments tangibles permettant une analyse critique et raisonnée. 

Ce glissement n’est pas anodin : il engage notre rapport à la vérité, à la liberté, et plus fondamentalement, à la pensée critique elle-même.



Le triomphe du préjugé

Juger suppose, en principe, un contact avec la réalité de ce qui est l’objet de ce jugement. Ainsi, par exemple, chez Emmanuel Kant, le jugement est une capacité de l’individu autonome et cela doit se baser sur une capacité de voir les éléments, de peser et d’analyser par lui-même. Il faut avoir la capacité de voir le monde, le réel et la chose en proie au jugement.

En philosophie sceptique, pour Bertrand Russell, avant de juger, nous devrions récolter les éléments et en avoir en suffisance pour permettre une analyse profonde. À défaut, il est préférable de ne pas prendre position et de faire preuve d’une sorte de réserve.

Or, appeler à censurer une œuvre (car nous parlons ici d’un film documentaire indépendant) sans l’avoir vue, c’est justement renoncer à cette exigence. Le jugement ne procède plus véritablement d’un examen, mais d’une anticipation ou d’une frilosité morale. Il ne s’appuie pas sur une connaissance établie, mais plutôt sur une série d’interprétations ou de biais cognitifs engendrés par des rumeurs ou des présupposés non vérifiés.

En résumé, on ne condamne plus après avoir compris ; on condamne pour ne pas avoir à comprendre.  

Questionner ne devrait pas être suspect

La situation se complexifie lorsqu’on regarde les critiques énoncées. De fait, le documentaire en question, que j’ai eu l’occasion de visionner, ne relève pas d’une entreprise de démonisation ou de stigmatisation. Il met plutôt de l’avant un réel questionnement de la part de parents dont les enfants ont fait des transitions. Il questionne les pratiques, les démarches, l’encadrement des parcours, les conséquences potentielles mais surtout, il remet en question le système de censures et de non-dit au sein de notre société sur ce sujet.

Ces questionnements portent sur des pratiques : protocoles médicaux, processus décisionnels, l’accompagnement psychologique, le rôle des parents, etc. Elles relèvent d’un registre éthique et clinique, où la prudence et l’évaluation des conséquences doivent primer. Trop rapidement, le débat dévie vers une forme de moralisation excessive où la simple question devient suspecte jusqu’à se faire qualifier du titre de l’intolérance.

Nous assistons ainsi à une confusion fondamentale : l’assimilation de la critique des pratiques à la critique des individus dans leurs ressentis. Or, interroger une procédure, ce n’est pas nier l’identité ou le vécu d’une personne. Le système administratif, clinique et juridique ne sont pas assimilables aux individualités de chacun. Mettre en question un protocole n’est pas nier ou invalider le vécu de l’individu.

Une société se construit par la libre circulation des idées

Le refus de diffuser un documentaire en raison de la menace, c’est accepter que les idées ne doivent pas circuler, ne pas être confrontées et ne pas faire l’objet de discussion. Comme le disait justement John Stuart Mill, la confrontation des idées est nécessaire dans une société libre pour permettre à la vérité de sortir gagnante. Refuser cela, c’est peut-être admettre que la force de nos arguments ne fait pas le poids face aux arguments adverses.

Quoique nous puissions penser, la censure n’est pas seulement étatique ; elle est parfois, voir souvent, sociale et diffuse. Elle ne passe pas par l’interdiction formelle mais par les pressions, les indignations sélectives, les disqualifications morales. Mais, pour finir, la résultante est la même : certains objets deviennent invisibles, certaines questions indicibles.

Ne pensons pas que ce sujet soit un cas d’espèce. Il est le symptôme d’un monde où la capacité collective à tolérer l’incertitude, à accepter la complexité, à reconnaître que certaines questions méritent d’être posées deviennent une denrée rare (et parfois même, le signe d’un courage).

Protéger sans interdire

Certains diront qu’il s’agit de protéger des personnes vulnérables, des personnes trop souvent ostracisées ou moquées. Il faut l’entendre sérieusement, mais est-ce véritablement la solution ? Protégeons-nous ces personnes en occultant des questions légitimes sur des techniques, des méthodes, des protocoles ou des interventions professionnelles ?

Le respect des individus ne passe pas par une censure, une menace ou des actes de violence. Ce respect ne devrait pas se traduire par une interdiction de questionnement sur des pratiques les concernant. Protéger, c’est aussi voir le réel tel qu’il est et aller en amont des pratiques parfois douteuses ou controversées.

La légitimité d’une question ne devrait pas dépendre du confort moral, mais de la capacité à discuter, confronter et raisonner en toute liberté, sans craintes de représailles. C’est précisément cette possibilité qui semble aujourd’hui fragilisée.

En guise de conclusion, l’annulation d’une projection sur un sujet sensible, sans examen préalable, n’es pas un simple incident culturel. Elle révèle une transformation plus profonde : celle du jugement à priori, du refus de la confrontation libre des idées et de la mise en place d’une pensée qui anticipe au lieu d’examiner.

Une démocratie ne se mesure pas uniquement en fonction de ce qu’elle permet de dire, mais aussi sur ce qu’elle permet d’entendre et de voir avant de juger.  

Refuser de voir pour mieux condamner n’est pas une preuve de vigilance morale. C’est, au fond, un renoncement à penser.


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