Dimanche Philo : le frottement des idées est indispensable

Dans la lignée des controverses créées cette semaine sur l’entrevue donnée par un élu auprès d’un média jugé trop à droite, il me semblait important de prendre un peu d’hauteur et réfléchir au principe de la liberté d’opinion et d’expression. Pourquoi ne pas aborder alors ce thème avec un grand penseur du 19ème siècle, John Stuart Mill et son livre De la liberté ?


À l’heure des réseaux sociaux et des algorithmes, trop souvent, nous sommes plongés dans une sorte de chambre d’écho ou de bulles informationnelles (idéologiques aussi). Dès lors, il est parfois nécessaire de se faire violence et d’aller lire, écouter et discuter avec des personnes pensant, agissant et voyant le réel autrement que nous. Changeons nos lunettes de lecture, comme aimait à le dire l’un de mes professeurs pendant mes études en travail social.

J.S. Mill est un philosophe utilitariste et précurseur du libéralisme, ayant vécu de 1806 à 1873, et auteur de plusieurs ouvrages comme De la liberté (1859), L’utilitarisme (1863) ou encore L’asservissement des femmes (1869). Pour lui, la liberté n'est pas un concept abstrait, mais une nécessité pratique pour le progrès de l'humanité. Il ne défend pas la liberté d'expression par simple politesse, mais parce que si nous faisons taire une opinion, nous nous privons d'une occasion unique de tester la solidité de nos propres convictions.

Liberté de pensées et de discussion

Avant d’aborder la liberté de pensée et de discussion, il faut d’abord définir le concept de liberté envisagé par Mill. Que cela soit clair, dans son livre De la liberté, l’auteur veut parler et penser le concept de liberté civile et sociale. Il se pose quelles limites peuvent être faite sur un individu de la part de la société. D’ailleurs, dans le début de l’introduction, il pose le cadre comme suit :

« Le sujet de cet essai n’est pas ce qu’on appelle le libre arbitre (…) mais la liberté sociale ou civile : la nature et les limites du pouvoir que la société peut légitimement exercer sur l’individu »

Pour Mill, deux appréhensions sont essentielles concernant cette liberté : la tyrannie du magistrat et la tyrannie de l’opinion. Comme Alexis de Tocqueville, Mill avait une crainte de voir apparaître une forme de despotisme de la majorité, il fallait donc penser ce risque afin d’éviter ce genre d’action et dérive.

La pression exercée par la société pour que chacun se conforme aux idées dominantes est parfois plus redoutable que l’oppression politique. Elle ne punit par la prison, mais l’exclusion sociale et le silence (auto-censure). Cela résonne avec notre époque où nous parlons souvent de la « culture de l’annulation ».

Pour contrer cette dérive, J.S. Mill propose une solution radicale : la confrontation et le frottement des idées. C’est ici que la lecture du chapitre II peut être utile, car le philosophe britannique y énonce des éléments importants, dont voici l’extrait :

« Nous avons maintenant affirmé la nécessité - pour le bien-être intellectuel de l'huma­nité (dont dépend son bien-être général) - de la liberté de pensée et d'expres­sion à l'aide de quatre raisons distinctes que nous allons récapituler ici.

Premièrement, une opinion qu'on réduirait au silence peut très bien être vraie : le nier, c'est affirmer sa propre infaillibilité.

Deuxièmement, même si l'opinion réduite au silence est fausse, elle peut contenir - ce qui arrive très souvent - une part de vérité; et puisque l'opinion générale ou dominante sur n'importe quel sujet n'est que rarement ou jamais toute la vérité, ce n'est que par la confrontation des opinions adverses qu'on a une chance de découvrir le reste de la vérité.

Troisièmement, si l'opinion reçue est non seulement vraie, mais toute la vérité, on la professera comme une sorte de préjugé, sans comprendre ou sentir ses principes rationnels, si elle ne peut être discutée vigoureusement et loyalement.

Et cela n'est pas tout Car, quatrièmement, le sens de la doctrine elle-même sera en danger d'être perdu, affaibli ou privé de son effet vital sur le caractère et la conduite: le dogme deviendra une simple profession formelle, inefficace au bien, mais encom­brant le terrain et empêchant la naissance de toute conviction authentique et sincère fondée sur la raison ou l'expérience personnelle. »

Les quatre raisons énoncées par Mill agissent comme un miroir, car même si ces propos datent de 1859, elles résonnent encore à notre époque. Si nous appliquons cette grille d’analyse à l’épisode de l’élu et du média alternatif, nous comprenons que le danger n’est pas tant dans le discours de l’autre, mais notre refus de confronter nos idées et nos propos.

En conclusion

Comme l’image prise des lunettes, accepter de parler, de discuter, de lire et d’entendre des propos divergents des nôtres, ce n’est pas renoncer à nos convictions. Au contraire, c’est donner une chance à nos idées de devenir plus fortes et de faire face à la musique de la faillibilité.

Accepter le frottement des idées, c’est accepter que la démocratie ne soit pas seulement une infrastructure technocratique ; mais aussi un sport de contact intellectuel. Au lieu de rester enfermé dans nos bulles, nos chambres d’échos, Mill nous invite à faire place à la confrontation et la friction, car de celles-ci naissent une lumière nécessaire au progrès commun.

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