Dimanche Philo : Montaigne, ou l’art de penser entre les écoles

La philosophie est trop souvent vue comme une discipline académique, en silos et reprenant les mouvements de pensées se juxtaposant dans une forme de suite chronologique. Elle est devenue comme une forme de catalogue, il suffit pour cela de prendre des livres d’histoire de la philosophie pour se rendre compte de cette découpure. 

Pourtant, la vie est complexe et l’évolution des pensées se fait par soubresauts, par interrelation et de manière plastique. À cet égard, Michel de Montaigne (1533-1592) apparaît comme une figure exemplaire, dont la pensée échappe aux classifications rigides.  

La lecture de Nos affections s’emportent au-delà de nous (Essais, livre I, chapitre 3) permet de saisir cette dynamique articulée brillamment entre le réalisme tragique, la discipline du stoïcisme et l’intuition existentialiste.


Le tragique comme condition humaine

Être tragique, c’est essayer de voir le monde tel qu’il est, et non comme nous voudrions qu’il soit. Il est question d’un constat anthropologique, loin du pathos et du pessimisme.

Dès le début de ce chapitre, Montaigne énonce que ce serait une erreur d’occulter la nature humaine à se projeter dans le futur ou encore de scruter son passé. C’est le sens profond d’ailleurs, souvent mal interprété du « Nous ne sommes jamais chez nous, nous sommes toujours au-delà ».

Tragiquement, nous sommes des êtres passionnés dont l’hier et le demain occupent notre quotidien. L’imagination, l’anticipation anxieuse, la fuite du réel et la nostalgie du passé sont partie intégrante de nous. En ce sens, le penseur français fait preuve de courage et d’un réalisme assumé.

Voici d’ailleurs, à cet effet, le premier paragraphe de ce chapitre :

Ceux qui accusent les hommes d'aller toujours béant après les choses futures, et nous apprennent à nous saisir des biens présents et nous rasseoir en ceux-là, comme n'ayant aucune prise sur ce qui est à venir, Voire a assez moins que nous n'avons sur ce qui est passé, touchent la plus commune des humaines erreurs, s'ils osent appeler erreur chose à quoi nature même nous achemine, pour le service de la continuation de son ouvrage, nous imprimant,(...) 
Nous ne sommes jamais chez nous, nous sommes toujours au-delà. La crainte, le désir, l'espérance nous élancent vers l'avenir, et nous dérobent le sentiment et la considération de ce qui est, pour nous amuser à ce qui sera, voire quand nous ne serons plus.

Le stoïcisme comme régulateur

Ce diagnostic limpide de Montaigne soulève une question : comment vivre sans être constamment arraché au présent ?

En ce sens, à la fin du paragraphe cité plus haut, nous pouvons voir apparaître le balbutiement d’une vision stoïcienne de l’existence. Celle-ci met l’accent sur l’être actuel laissé pour l’être en devenir ou en perspective de devenir.

De plus, la référence à Sénèque (l’esprit inquiet de l’avenir) inscrit Montaigne dans cette tradition stoïcienne. On y retrouve plusieurs éléments de cette pensée comme le recentrement sur soi, l’accueil du moment présent, la critique des passions anticipatrices ou encore la hiérarchisation des occupations.

Toutefois, nous devons prendre garde de ne pas installer Montaigne dans la dure lignée de l’école du stoïcisme, car il se distingue sur d’autres points. Il ne recherche pas l’élimination des passions, ne construit pas de système normatif, ne donne pas de conseils sur la maîtrise des représentations. Montaigne demeure en ce sens un stoïcien modéré et pragmatique. 

Le passage illustrant le mieux ce constat est :

Qui aurait à faire son fait, verrait que sa première leçon, c'est connaître ce qu'il est et ce qui lui est propre. Et qui se connaît, ne prend plus l'étranger fait pour le sien ; s'aime et se cultive avant toute autre chose ; refuse les occupations superflues et, les pensées et propositions inutiles.

L’existentialisme avant Sartre

Et que dire de l’intuition existentialiste avant même la création de ce mouvement de pensée de Jean-Paul Sartre ? Une pensée faisant que l’humain se révèle et se construit dans ses actes, et non comme un être prédéterminé. Sans en proposer une théorie systématique, Montaigne esquisse une idée décisive : l'homme ne se définit pas d'abord par une essence stable, mais par ce qu'il fait. 

Les formules  :

« Fais ton fait et te connais »,

« Les premiers exemples ne réservent au tombeau que la réputation acquise par leurs actions passées »

expriment avec force cette primauté de l'agir. Ce ne sont pas les intentions ou les réputations données qui définissent les individus, mais bien les actes et ce, même après la mort. On peut ainsi parler,  chez Montaigne, d'une intuition proto-existentialiste : non pas une doctrine constituée mais une manière de penser liant expérience, acte et identité. 

Au final, ce que montre Montaigne, ce n’est pas la supériorité d’une école sur une autre mais plutôt la fécondité, la plus-value de celles-ci quand elles dialoguent entre elles. Le tragique n’exclut pas le stoïcisme, pas plus que la discipline de soi n’empêche une pensée de l’existence en devenir. C’est dans la tension, la confrontation et la corrélation que se déploient une manière de penser et de vivre.

Il serait vain de réduire la philosophie à des affrontements et des « guerres de clochers ». Une telle vision ne peut être que réductrice de la richesse des pensées préexistantes à notre présence actuelle. La pensée ne doit pas, à mon sens, être un lieu clos mais plutôt une pratique vivante, en mouvement et située.

La philosophie n’existe pleinement que dans cette pluralité. Elle ne nous impose pas un chemin unique ; elle nous offre des ressources pour habiter notre propre condition. Ainsi, penser avec Montaigne, c’est accepter la vision d’un homme dans sa complexité, dans ses élucubrations, ses doutes, ses expériences, ses peurs, ses faiblesses, ses forces et ses défis. C’est accepter la complexité avec rigueur et détermination.

Gardons en tête : les doctrines rassurent, tandis que seule la pensée dérange. C’est à ce prix qu’elle est et demeure vivante !


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