Dimanche Philo - Montesquieu : la séparation des pouvoirs et la clause dérogatoire
La séparation des pouvoirs
Dans son livre, De l’esprit
des lois, datant de 1748 et faisant plus de 1000 pages, le philosophe
français effectue une étude sociologique et historique des divers types de gouvernement
en les classant en trois classes : le gouvernement monarchique basé sur l’honneur,
le gouvernement de république ou démocratique basé sur la vertu, et le
gouvernement despotique basé sur la terreur. On pourrait même parler d’une quatrième
sorte en divisant la démocratie en deux composantes possibles : la
république démocratique et la république aristocratique.
Dans le livre XI, chapitre VI de
son œuvre, Montesquieu met de l’avant l’idée essentielle de la nécessité de
séparation des pouvoirs afin d’éviter une forme quelconque de tyrannie. Ces pouvoirs
sont de trois ordres : le pouvoir législatif (faire des lois), le pouvoir
exécutif (appliquer les lois, établir la sureté des individus) et le pouvoir
judiciaire (juger les gens en vertu des règles édictées).
L’idée de la liberté
politique
Ce qui guide également le philosophe
français dans l’analyse de ces trois pouvoirs, c’est la liberté politique qu’il
définit comme suit :
« La liberté politique dans un citoyen est cette tranquillité d’esprit qui provient de l’opinion de chacun a de sa sureté ; et pour qu’on ait cette liberté, il faut que le gouvernement soit tel qu’un citoyen ne puisse pas craindre un autre citoyen ».
La liberté n’est donc pas celle
de faire ce que l’on veut mais plutôt de faire ce que la loi prescrit.
C’est dans ce cadre que Montesquieu pense la séparation des pouvoirs, ainsi :
- Si le législatif se confond avec l’exécutif, nous aurons le risque de lois tyranniques exécutées de manière tyrannique ;
- Si le législatif se confond avec le judiciaire, nous risquons que le juge devienne législateur et occasionne alors un jugement arbitraire sur la vie des citoyens ;
- Si l’exécutif et le judiciaire vont de paires, alors le juge possède la force brutale d’un oppresseur
Dans cet optique, Montesquieu
pense qu’il soit nécessaire que les trois pouvoirs soient distincts sans être
en relation. Il prône alors une forme de modération, tout en s’opposant aux
régimes despotiques où les trois pouvoirs se confondent.
Quand l’autrice de l’article
parle alors de la modération, elle a donc raison et cela se peut via une combinaison
afin d’avoir un gouvernement modéré où aucun pouvoir peut agir seul sans avoir
une forme de surveillance ou d’accord d’un autre. Il doit exister une forme de
dialogue entre les pouvoirs pour avoir un État assurant une liberté politique
des citoyens.
Démocratie ou aristocratie
?
Néanmoins, il faut comprendre que
Montesquieu ne préconise pas nécessairement une démocratie mais plutôt une
forme de république aristocratique où des nobles et le Peuple se séparent les
pouvoirs. Il ne parle aucunement de la nécessité d’une égalité et encore moins
d’inclusion, un terme aucunement connu en 1748.
Quand le philosophe parle de la
séparation des pouvoirs et de régime politique, il démontre une certaine
préférence pour le modèle anglais de la Monarchie constitutionnelle car la
démocratie, à ses yeux, est un système fragile et peut mener vers une forme de
tyrannie de la populace.
En résumé, Montesquieu ne cherche
aucunement un État inclusif mais plutôt un système où il existe un équilibre
des forces en présence, une forme de consensus constant entre législatif, exécutif
et judiciaire.
Et la clause dérogatoire ?
Cette clause, en son article 33
de la Loi constitutionnelle de 1982, permet à l’Assemblée nationale de faire adopter
une loi en suspendant des droits. Nous devons alors regarder l’usage de cette
clause selon trois cas :
1/ La clause dérogatoire retire
au pouvoir judiciaire la faculté d’empêcher le législatif de brimer des droits.
Pour Montesquieu, cela comporte un sérieux risque de pouvoir absolu de la part des
législateurs.
2/ En matière de tranquillité d’esprit
comme énoncé dans la définition de la liberté politique de Montesquieu, l’usage
de la clause dérogatoire occasionne une atteinte à cette tranquillité d’esprit
en suspendant des droits ; mais d’un autre côté, si les juges peuvent empêcher
les législateurs d’agir alors le judiciaire aurait la mainmise sur le
législatif ;
3/ En dernier lieu, si on énonce
que la clause dérogatoire permet d’appliquer le désir du peuple, nous pouvons
risquer ce que Tocqueville appelle la tyrannie de la majorité.
L’usage de cette clause nous
amène à nous demander si l’équilibre de Montesquieu est encore possible.
Peut-on être libre au sens de Montesquieu dans un système où le pouvoir législatif
possède une arme ultime pour neutraliser le pouvoir judiciaire ?
La réponse réside probablement
dans l’idée de modération, mais cette modération est-elle toujours facile à
trouver ?
En définitive, la clause
dérogatoire nous place devant un paradoxe politique : elle protège la
souveraineté du peuple tout en vulnérabilisant le citoyen. Si, pour
Montesquieu, la liberté n'existe que là où le pouvoir arrête le pouvoir, alors
l'usage de cette clause soulève une question fondamentale pour notre époque : peut-on
encore parler de gouvernement modéré lorsque le législateur possède une arme
qui lui permet de ne plus jamais être arrêté ?
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