Dimanche philo : sommes-nous tous des sophistes ? De la machine à justifier à l'art de la nuance


Les sophismes nous entourent et font partie de notre vie sans que nous nous en rendions véritablement compte. En effet, bien souvent, les gens ont tendance à croire que les raccourcis, les techniques de combat intellectuels pour gagner un débat ne sont que l’apanage des politiciens, des avocats ou de certains professionnels. Mais, en réalité, nous sommes un peu des sophistes, sans le savoir parfois. La réponse courte alors à la question de savoir si nous sommes tous des sophistes, c’est oui. La réponse longue, elle, nous oblige à regarder en face notre « machine à justifier ». 


Les rouages de notre égo

Les êtres humains aiment avoir raison. Cette inclinaison se manifeste dans la majorité des échanges : lorsque nous discutons avec autrui, nous cherchons moins à explorer une question qu'à faire valoir nos positions, nos idées et notre opinion. 

Sans être nécessairement volontaire et conscient, ce mécanisme met de l'avant le besoin de la stabilité cognitive de chacun. Il est question de maintenir une image du monde qui demeure compréhensible et compatible avec que nous croyons déjà. Dans ce processus interviennent ce que l'on appelle les biais cognitifs et le bruit. 

Les biais cognitifs, largement étudié par Daniel Kahneman, désignent des schémas de pensée orientant nos jugements de manière systématique. Ce sont des raccourcis mentaux permettant de décider rapidement et ce, au prix d'une certaine déformation du réel. En d'autres mots, nous ne voyons pas le monde tel qu'il est, mais tel que nous voulons qu'il soit.  Selon certains spécialistes, il existerait environ 250 biais cognitifs ; un sujet hautement intéressant en neuropsychologie. 

À cela, il existe également le bruit, qui est de nature plus externe et contingent. À ce niveau, il est question de l'environnement (contexte social, température, fatigue, etc.) comme influenceur de nos décisions.

Dans une discussion, ces éléments apparaissent, s'entrecroisent et transforment l'échange en une forme de confrontation implicite.  Chacun tend à défendre sa position, pas toujours pour des raisons rationnelles, afin de ne pas admettre une erreur potentielle démontrant les limites de nos connaissances. Une limite qui suscite d'ailleurs bien souvent une sorte d'inconfort, de résistance et d'anxiété. 

C'est en ce sens que la figure de Socrate demeure éclairante. Rappelons-nous qu'en révélant à ses contemporains l'étendue de leur ignorance au lieu de conforter leurs certitudes, il a déclenché une hostilité telle qu'elle l'a mené à la mort.

Les visages du sophisme

Les sophismes ne se réduisent pas à des manœuvres délibérées masquant une forme de mesquinerie, de malhonnêteté et de méchanceté. Ce sont surtout des formes de langage souples permettant de nous conforter dans notre for intérieur (égo), avec bien souvent, en permettant de l’emporter dans l’échange. Le sophisme n’est donc pas seulement une faute logique, mais il est aussi un outil ordinaire de la vie discursive. 

Pour mieux en saisir la portée, il est utile d’en distinguer deux formes : le sophisme intentionnel et le sophisme non intentionnel. 

Le sophisme intentionnel relève de la stratégie rhétorique consciente s’inscrivant une logique de confrontation où l’objectif est de gagner le combat intellectuel. C’est celui qui est d’emblée attribué aux grands rhéteurs (les maîtres de la rhétorique). L’objectif n’est pas tant de dire la vérité que de convaincre, voire de neutraliser l’adversaire. Dans ce cadre, bien souvent, la personne (le sophiste) connait la vérité, mais il va parfois user de techniques pour montrer sa puissance en discréditant les idées de son adversaire, voir même en décrédibilisant ce dernier.

Quant aux sophismes non volontaires, c’est ceux que nous utilisons tous dans nos discussions avec autrui. Ils relèvent moins de la stratégie que des limites ordinaires de notre rationalité. Ils émergent spontanément dans nos échanges quotidiens, lorsque nous désirons avoir raison. Sans en avoir pleinement conscience, nous mobilisons alors des raisonnements biaisés pour éviter de reconnaître une erreur ou une ignorance. 

Maintenant que nous avons identifiés ces deux visages du sophisme, regardons comment ils se manifestent dans le vif de nos échanges. Que ce soit au bureau, lors d’un diner entre amis, ces structures de pensée reviennent afin de conforter l’égo et notre volonté d’avoir raison :

  • Sophisme Ad Hominem : attaquer la personne pour la discréditer au lieu de répondre aux arguments par d'autres arguments. 
  • Sophisme du faux dilemme : on réduit une situation complexe en un choix entre deux options en forçant l'adversaire à choisir un camp pour ensuite l'enfermer dans une position difficilement défendable. 
  • Sophisme de la pente fatale : il est question de citer une série de conséquences catastrophiques à partir d'une idée, d'une position argumentative défendue afin de susciter la peur et paralyser toute action. 
  • Sophisme de l'autorité : on utilise l'expérience ou le titre pour imposer son cadre, sa décision et cesser tout débat. 

Ces exemples ne constituent qu’un aperçu d’un répertoire beaucoup plus vaste. Pour approfondir, on peut se tourner vers les analyses classiques de Arthur Schopenhauer ou encore vers les fondements de la rhétorique chez Aristote. À un autre registre, le film Le Brio offre une illustration accessible, et parfois ironique, de ces dynamiques.

Cultiver la nuance face aux sophismes

Il est bien de pouvoir identifier les sophismes tant chez les autres que chez soi-même. Cela ne peut conduire qu’à une forme d’humilité intellectuelle et de développer sa pensée critique. Mais, comment transformer cette prise de conscience en une véritable habitude de pensée, celle qui nous rend plus nuancés, et plus libre ultimement ?

Développer sa pensée critique ne demande pas de devenir un simple détecteur de sophismes et un expert en logique formelle, il est nécessaire surtout d’agir et de pratiquer une forme d’hygiène par habitude. Ainsi, par exemple, pourquoi ne pas essayer de détecter les sophismes dans les textes d’opinons que vous lisez dans les journaux ?

En discutant avec un ami, un collègue, une personne, pourquoi ne pas essayer de repérer le moment où votre égo prend le contrôle ? Quand vous sentez monter en vous le besoin d’avoir raison, demandez-vous : est-ce que j’écoute pour comprendre, ou est-ce que j’écoute pour préparer une attaque ?

Nous vivons dans une époque où la polarisation est flagrante, où chacun aime se persuader d’avoir raison. Se rendre compte que nous sommes tous, par moment, des sophistes et que nos idées ne sont pas des vérités absolues, que nos débats sont emprunts de techniques de persuasion au lieu de compréhension, voilà peut-être une « solution » pour développer un esprit de nuances.

En devenant les témoins conscients de nos propres biais et de ceux des autres, nous transformons nos échanges : ils ne sont plus des champs de bataille, mais des lieux de construction.

La prochaine fois que vous entendrez un argument qui vous semble trop simple pour être vrai, ou que vous sentirez monter en vous l'envie de « gagner » un débat, souvenez-vous : la nuance n'est pas une indécision, c'est la marque des esprits qui ne craignent pas la complexité.

Dans un monde où chacun veut avoir le mot de la fin, la question n'est peut-être pas de savoir qui a raison, mais pourquoi nous en ressentons le besoin. 

Et si le premier pas vers une pensée critique consistait non pas à dénoncer les sophismes des autres, mais d'accepter que nous en sommes, tous, des praticiens ordinaires ? 

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