L'Atelier des idées #3 : Analyse systémique et intersectionnalité

Ces dernières années dans le débat public, nous avons pu entendre à plusieurs reprises certains concepts. C’est le cas surtout de l’intersectionnalité qui est vue pour quelques-uns comme une idéologie ou encore un « danger » au vivre-ensemble (un autre concept qui serait utile de définir d’ailleurs). 

Dans cet Atelier des idées, il apparaît donc nécessaire de revenir à l’essentiel : définir et clarifier deux concepts souvent mobilisés, mais rarement explicités, à savoir l’intersectionnalité et l’analyse systémique.

L’analyse systémique

Ce concept vient de la théorie des systèmes développée notamment par Ludwig von Bertalanffy (biologiste et philosophe autrichien, 1901-1972). L’idée est d’avoir une méthode permettant une analyse globale d’un phénomène dans un rapport de systèmes. Ces systèmes sont d’ailleurs interconnectés et ne vivent pas isolément. Il existe des influences entre eux.

Mais qu’est-ce qu’un système ? Il s’agit d’un ensemble d’éléments qui interagissent entre eux en fonction de principes ou de règles. Il est important de savoir qu’un système n’est pas seulement cet amas d’éléments et qu’il existe véritablement des interactions entre eux.

Ainsi, il est considéré comme système : la famille, l’école, les institutions bancaires, les lois, l’État, etc. Souvent, ces systèmes seront schématisés et ce, différemment en fonction des auteurs. Prenons la catégorisation de Urie Bronfenbrenner (psychologue américain, 1917-2005) avec son modèle écologique de développement humain, comme suit :



L’intersectionnalité

Quant à l’intersectionnalité, il est question d’un outil d’analyse qui permet de mieux comprendre les différentes formes d’inégalités et/ou discriminations vécues par les personnes. Dans ce cas, il n’est pas question de regarder les relations entre différents systèmes, mais plutôt de mettre le focus sur les relations de pouvoir et les impacts sur l’individu en fonction de sa spécificité.

Ce concept est ordinairement attribué à une professeure de droit afro-américaine, Kimberlé Crenshaw (1959) et apparu à la fin des années 1980.

Il est important de noter que dans cette grille d’analyse, les différentes inégalités ne s’additionnent pas mais vont s’entrecroiser et ce, en fonction de chaque personne. Ces entrecroisements ne sont pas automatiques. Ainsi, par exemple, une femme noire peut subir une double inégalité tant sur sa couleur de peau que sur son genre.

Dans la pratique, il est également utilisé un outil nommé la Roue de l’intersectionnalité, que voici :

Image provenant de l'Observatoire sur la réussite en enseignemnt supérieur - ORES


Deux regards, une même exigence

Ces deux outils ne s’opposent pas car ils permettent une analyse des situations à des niveaux différents. Ils posent, en réalité, deux types de questions. L’analyse systémique cherche à comprendre pourquoi un système produit tel ou tel problème ; alors que l’intersectionnalité invite à se demander pourquoi telle ou telle personne vit cette situation de manière particulière.

Pour mieux saisir cette complémentarité, prenons deux exemples :

1/ Une mère monoparentale ne trouve pas de garderie : la lecture systémique mettra en lumière les causes structurelles (manque de place en CPE, pénurie de personnels, organisation du réseau, financement du réseau, les politiques publiques décidées, etc.) en cherchant à comprendre pourquoi le système de garde produit cette difficulté. Tandis qu’une lecture intersectionnelle s’intéressera à la situation de cette mère précise (est-elle à faible revenu ? a-t-elle des horaires atypiques ? est-elle isolée ou accompagnée ?). Le but est de montrer que toutes les mères ne sont pas touchées de la même manière.

2/ Un immigrant n’accède pas à un emploi : l’analyse systémique examinera les mécanismes globaux comme la reconnaissance des diplômes, le fonctionnement du marché du travail, les exigences linguistiques et académiques ou encore les politiques d’immigration. De son côté, l’intersectionnalité va porter une attention sur le parcours individuel de la personne (scolarité, genre, réseau social, handicap, etc.).

Ces deux exemples montrent bien la différence entre les deux outils, ainsi que leur importance respective. L’analyse systémique met en évidence les structures, tandis que l’intersectionnalité se focalise sur les expériences vécues. 

Le point de vigilance 

Nous devons toutefois demeurer vigilants quant à l’usage de ces outils. Le véritable enjeu n’est pas dans l’outil lui-même, mais plutôt son usage ou sa mécompréhension.

Une grille d’analyse est pertinente tant qu’elle demeure à sa juste place : celle d’un instrument de compréhension du réel. Si l’intersectionnalité ou l’analyse systémique sont utilisées de manière rigide, elles risquent de réduire et de simplifier le réel des personnes et des structures d’une société. Elles ne sont plus alors des outils d’analyses, et parfois d’influences, mais des dogmes et des idéologies transformant ces outils en vérité absolue.

Du côté de l’intersectionnalité, dans un processus d’embauche, une organisation pourrait être tenté d’expliquer systématiquement un refus ou une difficulté uniquement par le prisme de rapports de domination, sans examiner les autres variables potentielles (expérience, diplomation, etc.).

Tandis que du côté de l’analyse systémique, un problème de décrochage scolaire par exemple, une lecture rigide pourrait attribuer l’imputabilité de la situation uniquement aux défaillances du système éducatif (sans tenir compte de l’aspect humain et de la trajectoire individuelle).

*** 

Notes : 

1/ Schéma de l'analyse systémique : Défis et ajustements des enseignant·es de la formation professionnelle confrontés à la pandémie de COVID-19 - Scientific Figure on ResearchGate. Available from: https://www.researchgate.net/figure/Modele-ecosystemique-de-Bronfenbrenner-1979-traduit-et-adapte-de-Rivara-et-Le-Menestrel_fig1_357226368 [accessed 30 Apr 2026] 

2/ Schéma de l'intersectionnalité - lien : https://oresquebec.ca/article-de-dossiers/notions-cles/lintersectionnalite-de-quoi-parle-t-on/ 

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