Le pouvoir et le peuple : les quatre visages de la légitimité
Au Québec, ce dimanche 12 avril 2026, suite à la démission de François Legault comme chef de parti, et par conséquent de son poste de Premier ministre, il y a eu une nouvelle élection au sein de la Coalition Avenir Québec (CAQ). Une élection ayant eu pour effet, dans notre système institutionnel, de propulser la nouvelle cheffe du parti au poste également de Première ministre du Québec, et de tous les Québécois et Québécoises.
Face à une telle situation, prenons un peu de hauteur avec une question philosophico-politique : un chef de parti élu uniquement par des membres possède-t-il la légitimité nécessaire pour être le Premier ministre de l'ensemble du Peuple ?
La distinction entre légitimité et légalité
Avant toute chose, il est nécessaire de faire la différence entre les notions de légitimité et légalité. La légitimité est la conformité par rapport à des valeurs éthiques et morales. Elle dit ce qui peut être considéré comme juste ou équitable. Par contre, la légalité ne dit pas le juste mais le droit ou la loi. Elle est une concordance stricte avec des règles établies, des procédures et des lois en vigueur.
Pour prendre un exemple de distinction, regardons le cas de
la « légitime défense ». Légalement, il est interdit de faire du mal
à autrui, d’intenter à sa personne ; par contre, il est légitime de se défendre
en cas d’agression. Le principe légal interdit l’agression mais la
reconnaissance légitime autorise de se protéger car cela est juste.
Si nous revenons au cas énoncé en préambule (l’élection du chef de la CAQ), le volet légal est rempli complètement. Le sujet ne se discute pas en termes de droit. Mais qu’en est-il de la légitimité ?
Les types de légitimité
Nous pouvons distinguer plusieurs types de légitimité. D’ordinaire, nous pensons au sociologue Max Weber pour parler de la légitimité en raison de sa théorisation de la domination ou du pouvoir. Pour lui, le pouvoir repose sur trois types de légitimité : traditionnelle, charismatique et rationnelle légale.
- La légitimité traditionnelle : elle se base sur des traditions, des coutumes, des manières de faire depuis le passé. Elle permet une forme de stabilité pour tous.
- La légitimité charismatique : la domination ou le pouvoir est possible en raison des vertus accordées au leader, au chef. Des qualités, des éléments lui permettent de maintenir une force de persuasion sur ses membres ou ses sujets.
- La légitimité rationnelle-légale : ici, il est question des règles de droit, des lois et des procédures mises en place justifiant tel ou tel pouvoir d’action et de décision.
Il convient quand même de dire que ces formes de légitimité ne sont pas des réalités empiriques, mais elles permettent surtout de comprendre la réalité complexe des systèmes politiques. Ces formes de légitimité ne se présentent jamais de manière isolée : elles sont constamment enchevêtrées, en interaction et parfois en tension. L’analyse ne doit donc pas les traiter comme des catégories séparées, mais comme des dimensions interdépendantes d’un même ordre politique.
Au-delà du tryptique wébérien classique, il me semble nécessaire d'intégrer une quatrième source ou dimension : légitimité démocratique. Celle-ci se base sur le lien avec le peuple, comme constitution des citoyens pouvant voter notamment lors des élections nationales. Elle repose sur la souveraineté populaire. Le pouvoir est alors légitime s’il émane de cette volonté du peuple d’amener tel ou tel parti au pouvoir.
Pour en revenir succinctement à la situation actuelle du Québec, il est essentiel de remarquer que le gouvernement élu en 2022 l'a été sous la direction d'un chef, alors que maintenant ce dernier a changé. Nous sommes donc en droit de nous demander :
- Est-ce que les citoyens iraient dans le même sens ?
- Le choix de voter pour un parti est-il totalement indépendante de la figure du chef ?
Les défis de la démocratie
Le changement de chef dans un parti au pouvoir ne se fait pas
sans poser des questions sérieuses et intéressantes. Même si le cadre rationnel
légal est respecté, il n’en demeure que le cadre démocratique où le peuple
décide de qui il met au pouvoir s’en trouve affaibli, questionné et chancelant.
Trois enjeux majeurs sont alors soulevés pour notre démocratie : la
fragilité de l’autorité morale, la représentativité et le risque du cynisme
politique.
La fragilité de l’autorité morale découle de l’absence de contrat possible par l’intermédiaire du suffrage universel, ce qui crée une crise de la représentativité (les membres ont voté pour un nouveau chef, devenu premier ministre; pas la population via un vote électoral national) et cela peut finalement occasionner une forme de cynisme dans la population.
En conclusion, la situation québécoise de ce printemps 2026 nous rappelle que la légitimité n'est jamais un état statique, mais un équilibre dynamique. Elle ne se décrète pas dans les bureaux d'un parti ; elle se gagne sur la place publique. Comme le soulignait Weber, la force d'un système repose sur la croyance en sa validité.
La question qui s'impose désormais est : comment notre système parlementaire peut-il concilier la nécessaire stabilité des institutions avec l'exigence croissante de souveraineté exprimée par les citoyens ?
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