Dimanche Philo : La place de l’État, entre solidarité universaliste et solidarité distributive

En 2006, un documentaire a été produit par Joanne Marcotte avec comme titre « L’illusion tranquille ». Dans ce dernier, il est notamment question de comprendre le « modèle québécois » et ses diverses crises (dette, grèves, etc.). Plusieurs intervenants, enseignants, économistes, étudiants, se suivent pour énoncer plusieurs idées sur la place de l’État québécois dans la vie des citoyens. Il est question de l’aggravation de la dette étatique, des monopoles et des formes d’interventions étatiques. Mais, dans une certaine mesure, ce documentaire permet de questionner le modèle de solidarité collective en lien avec les réalités contemporaines.

Plusieurs conclusions avancées dans ce documentaire peuvent être discutées, nuancées, voire contestées ; néanmoins, ce film possède une qualité importante : celle de nous obliger à réfléchir philosophiquement à ce que nous entendons réellement par « solidarité ».

Derrière les débats économiques et politiques se cachent des conceptions différentes de l’égalité, de la justice sociale mais aussi du citoyen dans la société. Regardons cela de plus près.

Deux visions de la solidarité

Au Québec, la société s’est construite autour d’un modèle de solidarité universelle, héritière des années de la Révolution tranquille.

Selon cette approche, il est question de fournir des services et des protections accessibles à tous, indépendamment de la condition sociale ou du parcours individuel. Ainsi, la santé, l’éducation, les programmes sociaux sont régis par l’État, qui ce dernier agit comme le garant d’une certaine égalité de base entre les citoyens.

Dans cette logique, la solidarité vise avant tout une protection collective. Ainsi, par exemples : les frais scolaires sont identiques pour tous peu importe le statut social ou les revenus familiaux ; l’accès au CPE est garanti pour tous avec le même tarif peu importe les revenus ; l’accès aux soins de santé est gratuit (pas besoin de débourser un dollar pour voir un médecin) ; etc.

Cependant, d’autres sociétés, même si elles avaient adopté une pareille distribution de la protection, ont opéré un changement dans les 70-80. Pensons notamment à la Belgique, le Danemark, l’Allemagne ou encore le Royaume-Uni. Si nous prenons la Belgique, l’accent est mis essentiellement sur l’activation des citoyens à devenir autonome et indépendants. Ils doivent participer obligatoirement à des parcours d’intégration au travail, ils doivent payer une quote-part des frais médicaux, payer la garderie en fonction des revenus familiaux, etc. La solidarité y est vue différemment car elle est axée sur la responsabilisation des individus et le pouvoir d’agir.

En résumé, au Québec, le système est une solidarité universelle de protection alors que la Belgique (et d’autres pays) est axée sur une solidarité distributive d’activation.

image créée par IA


Égalité versus équité

Cette distinction renvoie également à une autre tension philosophique importante : celle entre l’égalité et l’équité.

Le modèle universel cherche une égalité formelle (les mêmes droits, mêmes protections, mêmes services pour tous) alors que le modèle distributif-actif repose sur l’idée d’équité (adaptation aux besoins des personnes, des capacités, des réalités vécues dans le but de réinsérer).

Une question apparaît alors : traiter tout le monde de manière identique est-il toujours juste ?

Car une société peut être profondément égalitaire dans ses principes, mais en produisant en même temps, certaines formes de dépendances ou de passivités. Inversement, une société qui insiste fortement sur l’autonomie individuelle peut favoriser l’émancipation de certains citoyens… tout en risquant de fragiliser les plus vulnérables si l’accompagnement devient insuffisant.

Repenser le système sans détruire

En raison des crises successives vécues par les différents gouvernements depuis des décennies, le documentaire, datant de vingt ans, a le mérite de questionner les acquis et les modèles de pratiques jugés comme inaliénables, immodifiables et viables ad vitam aeternam.

Il n’est pas question de démanteler l’État-providence complètement comme le proposerait des libertariens, des anarchistes ou tout autre mouvement idéologique ; mais plutôt de questionner nos modèles, de regarder ce qui se fait ailleurs. Il est question d’analyser d’autres expériences sociales et politiques afin de réfléchir aux forces, mais aussi aux limites de système actuel.

La véritable question n’est pas obligatoirement de choisir entre solidarité universelle ou solidarité distributive-active ; mais de voir comment aider le système à préserver un filet social fort et permettant aux plus démunis, aux plus vulnérables de développer leurs potentiels maximums.

En soi, une question essentielle se pose : comment construire une société plus solidaire et capable de rendre les individus plus autonomes, plus responsables et plus acteurs de leur propre vie ?

C’est ici que ce documentaire permet une véritable réflexion…philosophique, économique, politique, social et sociétale.

Qui sait, peut-être que la véritable maturité politique d’une société ne réside pas dans sa capacité à défendre aveuglément ses modèles, mais dans sa capacité à les questionner sans renoncer à ses valeurs fondamentales.

Car une solidarité véritable ne consiste peut-être pas uniquement à protéger les individus, mais aussi à leur permettre de redevenir pleinement acteurs de leur existence.

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