Dimanche Philo : l'archipel des censures, quand gauche et droite s'accordent à faire taire
** Note préalable : je vais sciemment utiliser ici le vocable « la » pour décrire le mouvement de gauche et droite et ce, même si ces deux mouvements regroupent plusieurs facettes (la gauche socialiste n’est pas la gauche marxiste, tout comme la droite économique n’est pas la droite identitaire). Cette simplification lexicale vise à rendre plus facile le texte et sa lecture.
Cette dernière semaine a été chargée
en émotions tant à gauche qu’à droite. Il y a eu la censure d’un film au cinéma
Cartier suite aux menaces et aux pressions d’un certain mouvement de gauche, il
y a eu les intimidations ou pressions concernant la vente du livre d’un
politicien jugé trop à droite dans une librairie indépendante ; n’oublions pas
les propos étranges d’un chroniqueur sur les ondes d’un média d’information
assimilant la volonté d’une politique nataliste à un contrôle sur le corps des femmes
ou une extension du capitalisme (lecture marxiste). Il existe ainsi des dizaines
de situations, tant à gauche qu’à droite de l’échiquier politique, où des
appels à la censure, l’annulation mais aussi des pressions sociales et des
menaces à l’intégrité se sont fait ressentir.
On pourrait aisément pointer le
wokisme, qui cela dit en passant est à la fois de gauche et de droite (voir le
livre de Thibault Muzergues sur le wokisme de droite), mais ce serait trop
facile. Historiquement, la censure a toujours existé. Rappelons-nous les
autodafés concernant certains livres comme celui de Soljenitsyne avec L’archipel
du goulag, ou encore Le choc des civilisations de Samuel Huntington.
Il y a eu des œuvres censurées, brulées, mises à l’index avant de revenir moralement
acceptable. Car, une chose que nous devons comprendre, la morale n’est que le
fruit d’une époque située.
La gauche de la censure
De son côté, la gauche désire
censurer afin d’éviter la légitimation d’un certain discours qu’elle juge inadmissible
et immoral. Elle s’inscrit bien souvent dans un mouvement intellectuel et
théorique issu des théories critiques universitaires. Pensons notamment à
Michel Foucault et sa théorie du pouvoir diffus, par exemple ; ou Pierre
Bourdieu déclarant que la parole n’est jamais totalement innocente et elle vise
à reproduire des jeux de pouvoirs ou de dominations. Vous pouvez ajouter à cela
un refus, pour certains, d’un universalisme jugé trop abstrait ne tenant pas
compte des réalités de chacun.
Dès lors, pour ces derniers, il
est essentiel d’agir afin d’éviter que la parole des personnes ou groupes considérés
comme « dangereux » ne soient pas audibles, lisibles et visibles.
Allant des techniques de réprobation à des menaces à l’intégrité, ces groupes de
militants de gauche sont persuadés d’agir au nom du « Bien » en face
d’un « Mal » vu comme fasciste.
Notons qu’il ne s’agit pas
toujours de supprimer une idée mais bien de refuser son expression dans une
tribune quelconque afin de « protéger » les personnes jugées les plus
« vulnérables », « fragiles », etc. En cherchant à
protéger, elle tend parfois à substituer au débat une logique de
disqualification morale. Ce déplacement est problématique : ce n’est plus
l’argument qui est contesté, mais la légitimité même de celui qui parle.
À l’inverse, la droite se
présente (ces derniers temps) comme le rempart contre ces atteintes à la liberté
d’expression. Elle veut la défendre bec et ongle…enfin, en théorie mais le réel
est ce qu’il est. Oui, elle a tendance à s’inscrire dans une logique libérale (du
point de vue politique) héritée de John Stuart Mill, pour qui une opinion doit
pouvoir s’exprimer car elle contribue à la recherche de la vérité.
Sauf, que dans les faits, les
choses sont bien différentes. Prenons l’exemple le plus proche au sud de la
frontière. Nous ne pouvons pas dire que l’administration Trump est une
administration de gauche. On la qualifie plutôt dans une certaine frange de la
droite conservatrice. Ici aussi, au Québec, certains individus de la droite aiment
user de techniques pour empêcher la parole de l’un ou de l’autre par des
techniques de pressions sociales ou médiatiques.
Dans les faits, certaines droites
recourent également à des formes d’exclusion ou de pression : appels au
boycott, volonté de retirer certaines œuvres ou contenus jugés contraires à des
valeurs morales, nationales ou culturelles, ou encore disqualification de
certaines voix perçues comme « idéologiques ». Pour cela, je vous réfère à cette forme de censure appliqué dans une université au Texas voulant interdire l'usage du livre Le Banquet de Platon, car jugé "immoral", trop concentré sur "l'idéologie du genre" (ce qui est assez ironique en raison de l'anachronisme).
En ce sens, la liberté d’expression
qu’ils prônent est une liberté d’expression circonstancielle.
Ce que cela dit de nous comme
société
Ces dynamiques ne sont pas
nouvelles. Ne croyons pas que notre époque invente la roue, car l’appel aux
annulations, les procès d’intentions, la pression sociale, les disqualifications
morales et les actes de violences émanant parfois de ces idées sont consubstantielles
à la vie en société dans un monde pluriel.
Néanmoins, les dérives actuelles montrent
une forme d’incapacité de tolérer la conflictualité inhérente à la démocratie.
L’espace public tend à devenir un lieu de validation identitaire plutôt qu’un
lieu de confrontation pacifique et rationnelle.
Plusieurs penseurs, de jadis et
plus récent, pourraient nous permettre de faire face à l’ambiance de plus en
plus délétère, polarisante et conflictuelle. Ainsi, pensons à Sextus Empiricus,
philosophe sceptique de l’antiquité avec l’idée de suspendre son jugement face
aux objets insuffisamment connus. Pensons aussi à Karl Popper et sa théorie de
la société ouverte énonçant la possibilité de critique et de faire critiquer. Pourquoi
ne pas aussi penser à Hannah Arendt prônant la nécessité d’avoir un espace de
dialogue et de confrontation des idées pour demeurer dans une démocratie saine
et vivante.
Au fond, cette recrudescence des
attaques, tant de la gauche et de la droite, ne dit pas seulement quelque chose
des idéologies en place. N’est-elle pas plutôt révélatrice d’une société qui
doute, qui a peur et se fragilise face à la confrontation ? Ne sommes-nous pas
rendu trop « fragile », trop « frileux » face aux débats
contradictoires ?
N’avons-nous pas oublié la
signification première de certaines vocables sorties à l’emporte pièce ?
La question n’est peut-être pas
de savoir qui, de la gauche ou de la droite, annule plus ; mais plutôt de se
demander : sommes-nous encore capables d’habiter un monde, une société
dans laquelle on accepte d’entendre ce qui nous dérange ?
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