Réflexion : choisir la planification de l’immigration lorsqu’on est de gauche
Aujourd’hui, quiconque ose poser la question des seuils d’immigration, de la capacité d’accueil des infrastructures publiques ou de la régulation des flux de main-d’œuvre se voit presque automatiquement étiqueté à droite, voire accusé de repli identitaire ou d'extrême droite.
Dans l’arène publique moderne, l’ouverture absolue est devenue le marqueur moral d'une certaine gauche, tandis que la restriction serait le domaine exclusif de la droite.
Pourtant, cette grille de lecture souffre d’une profonde amnésie historique.
Pendant la majeure partie des XIXe et XXe siècles, la planification et la régulation rigoureuse de l’immigration ont été des combats fondamentaux de la gauche sociale-démocrate, socialiste et syndicale. De Karl Marx aux grands bâtisseurs de l’État-Providence, l'idée qu'un État doive orchestrer ses mouvements de population pour protéger le bien commun tombait sous le sens.
Comprendre comment nous sommes passés de cette gauche planificatrice à une gauche de l'absolu humanitaire permet de jeter une lumière crue sur les débats qui secouent le Québec d'aujourd'hui.
Protéger les travailleurs et l’État-Providence
Historiquement, la gauche abordait l'immigration par le prisme de la justice économique et des rapports de force entre le capital et le travail.
Ainsi, pour le mouvement ouvrier, un afflux massif et non réglementé de main-d'œuvre était d'abord et avant tout une arme politique entre les mains du grand patronat. C'est ce que Karl Marx appelait « l’armée de réserve industrielle » : une masse de travailleurs vulnérables utilisée par les élites économiques pour briser les grèves, exercer une pression à la baisse sur les salaires et affaiblir le pouvoir de négociation des syndicats locaux. Dès lors, vouloir limiter l'immigration devenait une mesure d'autodéfense de la classe travailleuse contre l'abaissement des conditions de travail, de la mise en concurrence déloyale et injustices ainsi que contre l'érosion de certains droits.
Cette logique s'est transposée avec force lors de la création de l'État-Providence au milieu du XXe siècle. Pour offrir la gratuité scolaire, des soins de santé universels, des logements sociaux et des retraites dignes, l'État devait impérativement planifier ses ressources. Or, l'équation est purement mathématique : il est impossible de planifier l’offre de services publics si la demande ( ici la croissance démographique) est totalement imprévisible et dictée par les besoins à court terme des entreprises. Dans ce mouvement, la gauche dite « classique » exigeait des frontières et des règles, sans quoi les structures de redistribution allaient s’effondrer sous le poids d'un choc des demandes.
Au Québec, cette synthèse entre souveraineté de l'État, progressisme et contrôle trouve son apogée pendant la Révolution tranquille et les mandats de René Lévesque. Pour le nationalisme de gauche de l'époque, rapatrier les compétences en immigration n'était pas un acte de rejet, mais une condition sine qua non pour s'assurer que les nouveaux arrivants s'intègrent à la majorité francophone. Une majorité qui d’ailleurs était historiquement défavorisée sur le plan économique. C'était l'époque où Gérald Godin démontrait qu'on pouvait être profondément accueillant tout en exigeant un cadre strict et ordonné.
Le grand virage post-matériel
Comment, alors, en sommes-nous arrivés au blocage actuel ?
À partir des années 1980, parallèlement au déclin des syndicats industriels et à la montée de la mondialisation néolibérale, la gauche occidentale a opéré une mutation idéologique majeure. Elle est passée d'une gauche « matérielle » (axée sur la lutte des classes, les salaires et la planification étatique) à une gauche « post-matérielle » (axée sur les droits de la personne, l'antiracisme et l'universalisme moral).
Dans cette nouvelle matrice, la notion même de frontière ou de limite est devenue suspecte. Le patronat néolibéral et la gauche morale se sont ainsi retrouvés, par des chemins différents, à défendre le même objectif : l'effacement des barrières migratoires. Le premier pour maximiser les profits et flexibiliser le marché du travail ; la seconde par pur idéalisme humanitaire.
Réconcilier le réel et l’humanisme
C'est ce décalage qui explique le malaise contemporain. Lorsqu'un projet politique propose aujourd'hui un modèle d'immigration basé sur la « viabilité », le rythme des mises en chantier de logements ou le ratio d'élèves par classe, il ne fait que renouer avec la saine tradition d’une gauche planificatrice.
Le défi moderne d'un parti progressiste et souverainiste réside donc entièrement dans sa capacité à briser ce faux dilemme entre la fermeture identitaire et l'ouverture aveugle. Il faut extraire le débat des passions émotives pour le ramener à sa juste place : celui de la dignité.
Accueillir plus de personnes que ce que nos hôpitaux, nos écoles et nos parcs immobiliers peuvent décemment absorber n'a rien d'humaniste. Au contraire, c'est créer de la précarité pour ceux qui arrivent et de la grogne pour ceux qui accueillent.
Cette réflexion n’est d’ailleurs pas uniquement théorique. Comme plusieurs nouveaux arrivants, j’ai moi-même vu à quel point un statut précaire peut devenir un outil d’exploitation économique. Des employeurs cherchent parfois à profiter de cette vulnérabilité pour sous-payer, contourner des droits ou imposer des conditions qu’ils n’oseraient jamais offrir à des travailleurs mieux enracinés socialement et juridiquement.
Derrière les grands discours moraux sur l’ouverture, il existe aussi une réalité beaucoup plus brutale : celle de personnes traitées comme une simple main-d’œuvre interchangeable, malléable et corvéable. Penser la planification de l’immigration, c’est aussi refuser cette logique utilitariste qui réduit les êtres humains à des variables économiques.
La véritable posture d’une gauche moderne, ancrée sur un principe de réalité et une éthique de la responsabilité, consiste à affirmer que le contrôle des flux n'est pas l'antithèse de l'accueil mais plutôt une condition de réussite. Planifier rigoureusement, c'est se donner les moyens d'accueillir dignement.
Finalement, la gauche multiculturaliste et internationaliste sans frontières et la droite néolibérale sont amis sur ce terrain de ne pas penser la planification, la meilleure organisation étatique car ce qui compte, pour la gauche internationaliste, c’est une certaine éthique de conviction sans responsabilité ; alors que pour la droite mondialisée et néolibérale, c’est d’avoir des travailleurs bon marchés, malléables et corvéables à souhait (avec le fameux crédo de l’ultra-flexibilité).
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