Vulgariser sans déformer ? À propos de Tout va bien de Jonathan Le Prof
J'ai toujours eu un grand intérêt pour la vulgarisation, tant écrite qu'audio. À mes yeux, vulgariser ne signifie pas seulement de simplifier la réalité, mais plutôt de traduire des concepts techniques et académiques dans un langage plus accessible. C'est une démarche essentielle pour nous aider à naviguer dans un monde de plus en plus complexe, interconnecté et emprunt d'une hubris démesurable. C,est dans cet état d'esprit, avec rigueur, que j'ai abordé le récent livre de Jonathan Le Prof, titré Tout va bien. Petit guide de survie mentale face au chaos mondial.
Avant d'analyser l'oeuvre, il convient de s'attarder sur l'auteur, car un livre est avant tout le prolongement de la pensée de son auteur.
Qui est Jonathan Le Prof ?
Jonathan Le Prof est un influenceur des temps modernes et un activiste pédagogique, comme il aime l'indiquer sur son site.
Ce projet est né en 2018 à la suite de la
volonté de ses élèves de secondaire V. Ces derniers voulaient garder contact et
ont demandé d’avoir une page sur les médias sociaux. Et l’aventure a alors
commencé pour atteindre aujourd’hui près de 158 000 abonnés sur Facebook.
Derrière ce pseudonyme,
nous avons donc Jonathan St-Pierre, enseignant en 5ème secondaire en
univers social (histoire, géographie et monde contemporain) à Rouyn-Noranda au
Québec. Par des textes et des vidéos, il tente de vulgariser l’actualité internationale
et la politique avec humour.
Maintenant, parlons du livre !
Avec environ 200 pages de
lecture, nous traversons plusieurs sujets : la crise climatique, la
politique, les milliardaires, les avancées technologiques, les guerres ou
encore les risques inhérents à la désinformation dans nos démocraties.
Avant toute critique, il
est important de reconnaître ce que l’ouvrage propose de pertinent. En effet, l’intention
de l’auteur est plus que louable : rendre accessible des enjeux complexes
en évitant de tomber dans la polarisation excessive et dans une sorte de
moralisme exacerbé. Dans un contexte tendu, polarisé, il est toujours utile de
proposer une lecture plus posée et avec du recul sur des sujets anxiogènes.
Le livre a également le
mérite d’aborder des sujets variés, comme j’ai pu le dire plus haut, en les
reliant à une préoccupation : comment vivre dans un monde perçu comme
instable, voire chaotique parfois. L’effort pédagogique, ludique et avec ton moins
académique permettent à un lectorat plus vaste d’en prendre connaissance. C’est
en quelque sorte une belle porte d’entrée vers des réflexions plus larges.
Cependant, après ce
constat positif, il me faut aborder les points les plus problématiques. Plusieurs
éléments présents dans cet ouvrage pourraient remettre en question l’ouvrage et
la volonté de l’auteur. Voici succinctement les principales limites observées.
1/ Des citations
erronées ou aux origines douteuses
L’auteur fait usage de
diverses citations à chaque début de chapitre. Bien souvent, cet usage permet
de mettre de l’avant un auteur, penseur ou intellectuel en donnant du poids au
texte qui va suivre. Néanmoins, même si certaines citations sont vraies, elles
ne sont pas toujours bien attribuées ou situées.
Malgré plusieurs
recherches, plusieurs citations ne sont aucunement lisibles et retrouvables
dans les œuvres des penseurs invoqués. Pensons à la phrase attribuée à Machiavel,
Victor Hugo ou encore Emmanuel Kant.
N’oublions pas qu’attribuer
une idée à un auteur reconnu, c’est lui conférer une forme d’autorité ; alors lorsque
cette attribution est incertaine, cette autorité devient artificielle. On ne
mobilise plus une pensée, mais une image.
Cela pose une question : est-ce que nous lisons vraiment ces auteurs, ou ne faisons-nous que prendre des bribes ici
et là pour en donner notre signification personnelle ?
2/ Des approximations
et généralisations
Un autre point est l’usage
d’approximations ou de généralisations. On retrouve ainsi des faits rapportés d’une
manière simpliste et sans nuances, ou encore des situations rapportées ou des
chiffres énoncés sans contextes.
Prenons l’exemple du Code
d’Hammurabi présenté comme le premier code de loi alors qu’il existait d’autres
codes bien des années avant. En effet, le code de loi le plus ancien est
celui d’Ur-Namma vers 2100-2050 avant J-C, alors que le code d’Hammurabi
date d’environ 1750 avant J-C.
Prenons également l’exemple de l’affirmation que le Mexique serait le pays « le plus violent sur la planète » (cf.page 76) et ce, en se basant sur le nombre annuel d’homicides situés entre 30 000 à 35 000. Or, la réalité est plus complexe et une telle affirmation pose plusieurs problèmes. D’abord, elle repose sur un chiffre brut, sans mise en perspective. Le nombre total pris isolément ne permet pas véritablement de comparer adéquatement avec d’autres pays ; pour cela, il est nécessaire de se rapporter à la population et au taux d’homicide pour 100 000 habitants. En regardant sur la base du taux d’homicides, il apparait alors que le Mexique est dépassé par d’autres pays comme le Honduras (taux de 31,44), l’Équateur (45,72), Saint-Christophe-et-Niévès (64,16) ou encore Haïti (41,15). Le Mexique pour sa part est avec un taux de 25,80 pour 100 000 habitants. Oui, le taux est élevé mais aucunement il est le plus violent sur la planète.
Sans oublier aussi notamment cette phrase, sans nuance, concernant le réseau X où l'auteur affirme que ce réseau "n'est plus un réseau social, c'est une machine de propagande d'extrême droite et de banalisation du fascisme." (p.55)
3/ Des erreurs factuelles
Ensuite, j’aimerais aussi
mettre en lumière certaines erreurs factuelles. Des erreurs d’autant plus
inquiétantes qu’elles émanent d’un enseignant en histoire.
Je pense notamment au passage, à la page 30, où l'auteur parle de la rencontre entre des chars allemands et la cavalerie polonaise pendant la Seconde guerre mondiale. La reprise de ce genre de propos émanant de la propagande nazie pour dénigrer la Pologne est hautement problématique de la part d'un enseignant.
Que dire également des propos de l'auteur sur le fait que l'invention de la machine Enigma a permis aux alliés de décoder les communications des nazis. Historiquement, cela est erroné car cette machine fut utilisée par les nazis eux-mêmes ; par contre, c'est Alan Turing qui a permis le décodage des communications allemandes via la machine surnommée "la bombe".
Sans oublier un autre fait complètement erroné concernant la conversion au christianisme de l'empereur Constantin. En effet, l'auteur énonce (page 82) : " La conversion de l'empereur Constantin au christianisme au IXème siècle marque le début d'une profonde influence (...)".
Or, l'empereur était décédé depuis bien longtemps puisque ce dernier s'est fait baptiser un peu avant sa mort en 337, soit au IVème siècle.
En guise de conclusion...
Au fond, cette lecture
dépasse largement le cadre de ce seul ouvrage. Elle nous renvoie à une question
plus large, presque inconfortable : comment pensons-nous aujourd’hui le monde
qui nous entoure ?
Dans un contexte où
l’information circule rapidement, où les formats courts dominent et où les
idées doivent être percutantes pour exister, la tentation est grande de
simplifier. Mais à quel prix cette simplification peut-elle s’opérer ?
Après tout, une idée
claire n’est pas toujours une idée juste. Une citation marquante n’est pas
toujours une pensée fidèle. Sans oublier qu’une affirmation simple peut parfois
masquer une réalité bien plus complexe.
Ce constat ne vise pas à
rejeter la vulgarisation. Au contraire, cette pratique est nécessaire et
essentielle pour rendre le savoir plus accessible et attrayant. Le danger demeure
cependant de passer de la vulgarisation à la désinformation ou mésinformation.
Dès lors, une autre
question se pose : cherchons-nous encore à comprendre le monde, ou
cherchons-nous surtout des récits qui nous permettent de nous y retrouver plus
facilement ?
Peut-être que le
véritable défi n’est pas de comprendre vite, mais de comprendre juste.
Si l’auteur estime que la
désinformation est un danger pour la démocratie, comme il l'énonce clairement à la page 56, alors cela devient encore
plus intéressant de se demander : peut-on dénoncer la désinformation tout
en recourant, même ponctuellement, à des approximations, des raccourcis ou des
éléments douteux ?
Autant dire qu’après la lecture de ce livre, malgré son caractère ludique, accessible et sa bonne intention, il me semble qu’il soit nécessaire d’être prudents. Et qui sait, j'ose croire que l’auteur observera ces erreurs et désinformations pour ensuite y amener un erratum et ce, afin de pouvoir informer adéquatement les lecteurs.
* Note 1 sur les taux d'homicides dans le monde : Taux d'homicides
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