Dimanche Philo : Bertrand Russell et la libre pensée

Nous commentons, nous discutons et bien souvent nous pensons penser librement. Nous pensons être exempts de biais, de préjugés, de mécanismes d’autocensure ou de modelage. Mais, au fond, est-ce que nous pensons vraiment librement ?

Dans une conférence de 1922, le philosophe Bertrand Russell a abordé cette question des influences sur la libre pensée. 

Son texte peut notamment être lu dans son livre Essais sceptiques, sous le titre « Pensée libre et propagande officielle ». Il y livre notamment une définition de la pensée libre (ou, du moins, comment elle devrait se définir) ainsi que les différentes composantes modelant nos idées, nos convictions, nos passions et nos actions.

Pour le philosophe anglais, une pensée libre est d’abord une pensée dont « la condition la plus élémentaire (…) est l’absence de pénalités légales pour l’expression des opinions ».

Il ira plus loin en parlant également de d’autres obstacles à la libre pensée : les « pénalités économiques » et la « dénaturation des témoignages ». De fait, si vous craigniez de perdre votre emploi et la source de vos revenus, vous ne pouvez pas réellement être libre d’exprimer vos opinions ; tout comme si un témoignage est accessible alors que d’autres le sont moins alors il devient difficile d’exprimer une libre pensée.

Bertrand Russell énoncera alors :

« Nous pouvons dire que la pensée est libre quand elle peut librement concurrencer des croyances, c’est-à-dire quand toutes les croyances peuvent s’exprimer et que nul avantage ou désavantage légal ou pécuniaire n’est attaché à aucune d’elles. »

Les menaces à la libre pensée

Ce texte est également une analyse, succincte mais intéressante, des menaces à la pensée libre. Pour le philosophe anglais, il y a trois facteurs jouant un rôle déterminant de l’exercice d’une pensée libre : l’éducation, la propagande et la pression économique.

Pour l’éducation, Russell affirme que bien souvent l’État ne cherche pas uniquement à former des futurs citoyens capables de réfléchir librement. Il est question souvent de former des citoyens, des individus conformes aux normes dictées, aux doxas de l’époque tout en transmettant des récits nationaux, des croyances et des réflexes de loyauté décourageant la remise en question.

Sur la propagande, il a pu voir, plusieurs années en avance, les effets des mécanismes de propagandes afin de façonner l’opinion des individus. Au regard de notre société avec les algorithmes et les réseaux sociaux, nous ne pouvons pas lui donner tort sur l’influence de ces outils. Ne dit-on pas qu’un mensonge répété mille fois finit par être accepté comme une vérité ?

Quant à l’aspect économique, nous l’avons énoncé plus haut. Si vous craigniez des représailles en termes de finance, vous ne pouvez pas réellement développer, exposer vos idées en raison des conséquences néfastes à venir.

Comment développer l’esprit libre et critique ?

Une fois que nous avons conscience de ces éléments, comment agir et réagir ?

Pour Bertrand Russell, dès l’enfance et dans le domaine de l’instruction, il est essentiel d’apprendre les bases en donnant des connaissances définies (écrire, lire, calculer, etc.).

Il va aussi déclarer que :

« Si la tolérance doit régner dans le monde, une des choses qu’on doit enseigner dans les écoles est l’habitude de peser les faits et l’habitude de ne pas donner son plein consentement à des propositions qu’il n’y a aucune raison de croire vraies. Par exemple, on devrait enseigner l’art de lire les journaux. Le maître d’école devrait choisir quelque incident arrivé quelques années auparavant et qui avait alors soulevé les passions politiques. Il devrait ensuite lire aux enfants ce que disaient les journaux d’un parti, puis ce que disaient ceux de l’autre et enfin une relation impartiale de ce qui s’est réellement passé. Il devrait montrer comment, des relations tendancieuses de chaque parti, un lecteur expérimenté pouvait déduire ce qui était réellement arrivé et il devait leur faire comprendre que ce que les journaux écrivent est toujours plus ou moins faux. »

Malgré les années, le texte de Bertrand Russell demeure d’une grande rigueur et intelligence. Il ne perd pas en puissance. Au contraire, face aux défis actuels (algorithmes, gouvernements illibéraux, les défis en éducation, etc.), la lecture de ce texte demeure nécessaire.

L’accès universel à la parole publique sur les réseaux sociaux nous a donné l'illusion de la liberté, mais a aussi industrialisé la diffusion des passions collectives. Si, comme le disait le philosophe, la pensée n'est libre que lorsqu'elle peut concurrencer les croyances sans pénalité économique ou sociale, quelle place reste-t-il aujourd'hui pour la nuance et la dissidence intellectuelle dans notre espace public ?

J’aimerais terminer avec une phrase d’une importance considérable de Bertrand Russel :  

« Aucune de nos croyances n’est tout à fait vraie. Toutes ont eu au moins une ombre d’imprécision et d’erreur ».

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