Dimanche Philo : centralisation ou décentralisation, pensons avec Alexis de Tocqueville

Ce samedi 4 juillet 2026, plusieurs personnalités politiques et publiques ont signé une tribune demandant une décentralisation et une place plus grande des régions en raison du prochain scrutin au Québec en octobre 2026. De prime abord, il me faut avouer que cette idée est plaisante tant le pouvoir des régions, des villes peuvent parfois être méprisés, regardés de haut de la part de certains politiciens. Néanmoins, cette idée n’est pas nouvelle et j’aimerais aujourd’hui aborder le thème de la centralisation et décentralisation avec Alexis de Tocqueville (1805-1859), auteur du livre De la démocratie en Amérique (1835).

Qui est Alexis de Tocqueville ?

Né en 1805 dans une famille de la noblesse normande, Alexis de Tocqueville est un magistrat, historien et homme politique français. En 1831, à 25 ans, il traverse l'Atlantique pour étudier le système pénitentiaire américain, mais en réalité il y observe une société démocratique en pleine construction. De ce voyage, il y aura la publication de son œuvre De la démocratie en Amérique en deux tomes (1835-1840). Ce livre demeure, aujourd’hui encore, un monument de la philosophie politique qui est étudié dans bon nombre d’universités, tant le sujet demeure pertinent.  

La commune, la centralisation et la décentralisation

Dans son œuvre et plus spécifiquement dans le Tome I De la démocratie en Amérique, Alexis de Tocqueville fait la distinction entre une « centralisation gouvernementale » (le pouvoir de faire des lois communes à la nation) de la « centralisation administrative » (le pouvoir de gérer les affaires locales). Pour lui, un État peut et doit être centralisé sur le plan gouvernemental, sans nécessairement être concentré dans la gestion des affaires plus locales.  En ce sens, le texte des signataires rejoint une idée déjà présente en 1835, comme quoi ce sujet a traversé et continue de traverser les esprits pendant des siècles.

Néanmoins, Tocqueville va plus loin en énonçant qu’une centralisation excessive engendre une excellence à « empêcher, non à faire ». L’efficacité diminue à force que le pouvoir démocratique le plus proche du citoyen s’effrite. Sans être un partisan aveugle de la décentralisation, Tocqueville énonce plusieurs bienfaits de cette pratique : un attachement grandissant des citoyens à leurs milieux, le développement d’un sentiment de fierté et d’importance dans les décisions sociales et sociétales, une capacité à se mobiliser qui grandit plutôt que d’attendre une intervention constante de l’État.

Ce qu'il admire dans la décentralisation n'est pas d'abord son efficacité administrative, mais son effet politique sur le citoyen lui-même.

Une phrase résume bien cette idée :

« On comprend que la centralisation gouvernementale acquiert une force immense quand elle se joint à la centralisation administrative. De cette manière elle habitue les hommes à faire abstraction complète et continuelle de leur volonté; à obéir, non pas une fois et sur un point, mais en tout et tous les jours. Non seulement alors elle les dompte par la force, mais encore elle les prend par leurs habitudes; elle les isole et les saisit ensuite un à un dans la masse commune. »

Néanmoins, Tocqueville déclare :

« (…) la centralisation administrative n'est propre qu'à énerver les peuples qui s'y soumettent, parce qu'elle tend sans cesse à diminuer parmi eux l'esprit de cité. »

Enfin, le penseur énonce deux questions essentielles et dont nous nous devons d’avoir constamment à l’esprit :

« Comment faire supporter la liberté dans les grandes choses à une multitude qui n'a pas appris à s'en servir dans les petites?

Comment résister à la tyrannie dans un pays où chaque individu est faible, et où les individus ne sont unis par aucun intérêt commun?

Ceux qui craignent la licence, et ceux qui redoutent le pouvoir absolu, doivent donc également désirer le développement graduel des libertés provinciales. »

 

 


En conclusion, deux siècles après Tocqueville, la question posée aux partis politiques québécois reste celle qu'il posait déjà à son époque : un pouvoir central, aussi bien intentionné soit-il, peut-il durablement remplacer « le concours libre des premiers intéressés » ?

Une question intéressante que tous les partis politiques gagneraient à se poser bien au-delà des clivages partisans.


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