Dimanche Philo : les sondages traduisent-ils nos opinions ou contribuent-ils à les fabriquer ?

Les sondages occupent une place considérable dans nos sociétés, encore plus en période électorale. Ainsi, on prétend refléter les opinions, les tendances et les sujets de préoccupations des citoyens. Mais, en réalité une question doit se poser : les sondages sont-ils uniquement des outils de transposition des opinions ou fabriquent-ils aussi les tendances ?

Les sondages comme outils de connaissance

Un sondage peut s’avérer utile afin de repérer les préoccupations dominantes, les tendances émergentes, les sujets mobilisateurs ou encore de traduire les attentes des citoyens envers les élus et le gouvernement en place.

Dans une certaine mesure, ils permettent d’avoir une forme de connaissance d’un moment précis, comme une photographie au temps T dans un espace E.

Il faut cependant demeurer prudent car ces derniers ne sont que temporaires et lacunaires. C’est une cartographie du moment. Sa valeur dépend notamment de la composition de l’échantillon, de la méthode, de la pondération, de la formulation des questions, des réponses suggérées et bien d’autres variables à observer.  

Dans ce sens, le sondage devient alors un outil de connaissance et de compréhension de la psychologie du moment d’une population.

Les sondages comme outils de construction de l’opinion publique

Néanmoins, les sondages ont une place ambiguë dans nos démocraties, car même s’ils prétendent mesurer une opinion à un moment donné, ils contribuent aussi à fabriquer et formater la pensée des individus. Il ne faut pas nier le pouvoir résidant dans ces chiffres, tableaux présentés comme étant des données sans conséquences. En résumé, un sondage n’est jamais totalement un miroir de la société.

Dans ce contexte, il faut prendre acte que les sondages sont des outils de communication, des dispositifs sélectionnant des questions, imposant des réponses possibles, hiérarchisant les sujets et créant une sorte d’illusion d’une volonté collective homogène. C’est ici que le sondage du matin devient un outil d’orientation du regard. Cette critique rejoint celle formulée par Pierre Bourdieu lorsqu’il affirmait, de manière provocatrice, que l’ « opinion publique n’existe pas », faisant référence à la manière dont les sondages peuvent transformer une multitude d’opinions, d’hésitations et d’absences d’opinion en une représentation homogène nommée « opinion publique ».

En ce sens, les sondages servent alors à installer un récit politique, à créer une majorité fictive ou encore produire un effet de ralliement autour d’un parti ou d’une question. Ce n’est pas pour rien qu’un sondage favorable au Parti X est alors publicisé quand les chiffres sont bons, alors qu’il est mis au silence quand les chiffres sont moins flatteurs.




Le paradoxe démocratique des sondages

Nés dans un contexte démocratique et prenant une place de plus en plus grande, alors qu’ils devaient initialement permettre de comprendre les intentions, les préoccupations et les opinions, cet outil crée un paradoxe : plus on mesure l’opinion, plus on influence l’opinion.

Le premier paradoxe est d’ordre cognitif : les sondages aident à connaître la société, mais ils amplifient des sujets et des préoccupations. Ils transforment une question, un enjeu complexe en choix binaires. Le sondage devient alors un outil de simplification excessive en donnant l’impression que tout se résume à un « oui », « non », « favorable » ou « défavorable ». En soi, ils donnent une image d’une opinion pouvant être stable, alors qu’ils captent souvent des réactions instantanées et temporaires.

Le deuxième paradoxe est d’ordre performatif : les sondages modifient ce qu’ils prétendent seulement décrire. Ils influencent les intentions, les idées, les comportements et les stratégies politiques. Peu importe les dires des politiciens affirmant ne pas faire attention aux sondages, ils peuvent difficilement échapper entièrement à leurs effets. Dès lors, les stratégies partisanes changent.

Le troisième paradoxe est d’ordre médiatique ou d’agenda : les sondages orientent également les médias et les sujets abordés. Un sujet qui ne serait pas nécessaire dans la manchette éditoriale devient instantanément le sujet du jour. Parfois même, des sujets sont évincés pour avoir des panels sur panels commentant pendant une ou deux journées des chiffres sortis tout droit du nouveau sondage du jour.

Ainsi, le paradoxe du sondage est que même s’ils sont indispensables pour comprendre la société, leur usage excessif finit par déformer la société qu’ils prétendent initialement éclairer. En permettant de mieux voir la société actuelle, ils modifient celle-ci et créent une représentation publique. En promettant de refléter en toute transparence le réel, ils produisent des illusions.

Conclusion

Le danger n’est pas le sondage en lui-même, car il n’y a pas la prétention de tout énoncer, tout comprendre ou tout dire. Il s’agit d’un outil de mesure intéressant et pouvant servir tant les politiciens que des chercheurs dans différents domaines. Le problème ne réside pas nécessairement dans le chiffre lui-même, mais dans le statut que nous lui accordons et dans l’usage politique, médiatique ou stratégique qui en est fait.

Dès lors, la question n’est pas de savoir si nous devons ou non croire un sondage. La question n’est pas de savoir si nous devons annuler les sondages ou non. 

Mais, la question est plutôt : comment utiliser les sondages sans devenir prisonniers de la réalité politique qu’ils contribuent eux-mêmes à fabriquer ?

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