Dimanche Philo : le courage de penser librement avec Emmanuel Kant
Nous vivons dans une époque où il n’a jamais été aussi facile d’avoir accès à un flux considérable d’informations, de données, de documentations sur divers sujets. Il nous suffit de taper quelques mots sur un clavier pour trouver des informations sur Internet concernant le sujet abordé. Ainsi, ce flux d’informations devrait nous permettre de mieux juger, de contredire, de mettre en perspective et de penser la situation donnée. Néanmoins, penser par soi-même demande bien plus que d’accumuler une série d’informations, encore faut-il avoir le courage d’user de notre entendement.
C’est ici que le texte Qu’est-ce que Les
Lumières? écrit en 1784 par Emmanuel Kant, peut s’avérer utile et
intéressant.
Avant d’aller plus loin, je dois préciser
que ce que Kant entend ici par « Lumières » n’est pas simplement le
siècle des Lumières ou le mouvement intellectuel auquel nous associons
notamment Voltaire, Rousseau, Diderot ou Montesquieu. Chez lui, les Lumières
désignent avant tout un processus d’émancipation de la pensée, comme il l’énonce
dans le début de son texte :
« Les «Lumières» se définissent comme la sortie de l'homme hors de l'état de tutelle dont il est lui-même responsable. L'état de tutelle est l'incapacité de se servir de son entendement sans être dirigé par un autre. Elle est due à notre propre faute lorsqu'elle résulte non pas d'une insuffisance de l'entendement, mais d'un manque de résolution et de courage pour s'en servir sans être dirigé par un autre. Sapere aude! Aie le courage de te servir de ton propre entendement! Telle est la devise des Lumières. »
La minorité de Kant ne doit pas être
comprise dans un sens juridique comme le fait de ne pas avoir atteint l’âge de
la majorité fixée par l’État, mais plutôt la capacité ou l’incapacité de nous
servir de notre propre entendement sans être dirigés par autrui ; sans dépendre
totalement d’une autre personne. Nous sommes dans un état de « minorité »
tant que nous laissons autrui décider, dire, faire et penser à notre place.
Les causes de cette minorité ou tutelle
Dans le texte, nous pouvons comprendre
qu’il y a trois causes (même si Kant en distingue deux) entre l’incapacité naturelle,
la lâcheté et la paresse. La première cause émane d’une incapacité n’émanant pas
de nous, alors que nous demeurons responsables des deux autres causes. Il
déclare comme suit :
« Paresse et lâcheté sont les causes qui expliquent qu'un si grand nombre d'hommes, alors que la nature les a affranchis depuis longtemps de toute tutelle étrangère (naturaliter maiorennes), restent cependant volontiers, leur vie durant, mineurs; et qu'il soit si facile à d'autres de les diriger. Il est si commode d'être mineur. Si j'ai un livre pour me tenir lieu d'entendement, un directeur pour ma conscience, un médecin pour mon régime... je n'ai pas besoin de me fatiguer moi-même. »
Quoi faire pour sortir de cette tutelle
?
L’un des moyens énoncés par le
philosophe allemand est d’avoir le courage de penser par soi-même. Autrement
dit, il faut avoir la résolution de sortir de cet état de minorité pour penser
par nous-mêmes et faire usage de notre propre entendement.
Mais ce courage ne suffit pas. Pour
Kant, cette émancipation nécessite également une condition essentielle :
la liberté. Il est possible de penser par soi-même uniquement si nous sommes
libres de questionner, de critiquer, de confronter nos idées ou encore de les
exprimer.
Dans cet usage de la liberté, il
distingue deux usages : privé et public. Le privé, chez Kant, signifie l’usage
de sa raison dans le cadre d’une fonction, d’une charge déterminée alors que le
public désigne l’individu qui s’adresse au public en tant qu’être raisonnable. Dans
le premier, le libre usage de la raison peut parfois être limité alors que dans
le deuxième, Kant préconise un usage plus libre.
Que retenir de cette pensée kantienne de
l’usage de l’entendement ?
Malgré que nous vivions dans une époque
d’abondance de ressources informationnelles, l’usage de notre raison n’en est
pas pour autant garanti de manière libre. Il ne suffit pas d’avoir accès au
savoir pour en faire un usage libre et raisonné ; encore faut-il être résolu d’user
de notre entendement en comparant, en lisant, en critiquant et en allant au-delà
des apparences parfois.
En ce sens, peut-on penser que la
tutelle de Kant n’a pas totalement disparue, mais elle a changé de forme ?
Face aux réseaux sociaux, aux commentateurs
présents ici et là, comment user de notre pensée critique et de notre
entendement ?
Avons-nous encore le courage de faire
face aux obstacles devant nous, ou préférons-nous d’autres décider à notre
place en demeurant dans une sorte de minorisation de la pensée ?
Près de 250 ans
après Kant, le Sapere aude conserve alors une étonnante actualité.
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