Dimanche Philo : Raoul Vaneigem, et la radicalité de la liberté d'expression
Dans son essai, Rien n’est sacré, tout peut se dire. Réflexions sur la liberté d’expression, publié en 2003, le philosophe belge énonce sa conception de la liberté d’expression ainsi que de son exercice et de ses limites.
Qui est Raoul Vaneigem ?
Raoul Vaneigem est né à Lessines
dans le Hainaut belge en 1934, décédé le 28 juillet 2026 en Espagne à l’âge de
92 ans. Fils unique, issu d’une famille ouvrière (père syndicaliste cheminot,
socialiste).
Il est une des figures marquantes
de Mai 68 notamment en lien avec un livre publié en 1967 intitulé Traité de
savoir-vivre à l’usage des jeunes générations.
Avec Guy Debord, entre 1961 et
1970, il fut l’une des personnalités le plus marquantes de l’Internationale
situationniste. Pour faire court, ce mouvement était une organisation de théoriciens,
stratèges et activistes révolutionnaires voulant mettre fin à la société de
classes et à la dictature du capitalisme.
Il est utile de comprendre que malgré
sa pensée libertaire et révolutionnaire, Raoul Vaneigem se revendique
non-violent. Il déclare d’ailleurs dans un entretien en 2008 :
« Je ne suis ni maître à penser ni donneur de leçons. Je souhaite seulement que chacun apprenne à mener son existence selon ses désirs et en ce qu'elle a de plus riche : l’expérience de l’homme en voie d’humanisation s’affranchissant de ce qui le réduit à l’état de marchandise. »
Vaneigem a publié de nombreux essais. Il a aussi écrit les paroles de La vie s’écoule, la vie s’enfuit, chanson liée à Mai 68. Parmi ses ouvrages figurent :
- Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, 1967
- Nous qui désirons sans fin, 1996
- Pour l’abolition de la société marchande pour une société vivante, 2002
Que retenir du livre ?
Il faut le dire d’emblée, la
thèse de Vaneigem est radicale : il faut pouvoir exprimer toutes les opinions,
y compris celles qui choquent, qui dérangent ou que nous jugeons fausses. Pour
lui, la liberté d’expression perd justement de sa force dès qu’une autorité
décide quelles idées méritent, ou non, d’être entendues. Il le déclare notamment
comme suit, page 15 :
« Il n’y a ni bon ni mauvais usage de la liberté d’expression, il n’en existe qu’un usage insuffisant. »
Cette liberté ne doit pas signifier
qu’il faudrait tout accepter. De fait, une affirmation peut être examinée,
contestée et refusée à condition qu’elle puisse être connue. C’est la raison
pour laquelle le philosophe associe la liberté d’expression avec celle de pensée.
Il déclare d’ailleurs :
« La liberté d’expression ne doit pas être mise au service de la défense de l’humain, elle appartient, en tant que liberté, à la liberté humaine. »
Vaneigem pose cependant une
distinction importante : cet acte de tolérance envers la parole d’autrui
va de pair avec le refus des actes de barbarie. Dans son livre, il affirme qu’il
n’existe aucune liberté de tuer, de tourmenter, d’affamer ou d’exploiter ;
autrement dit, le droit de défendre une idée ne donne aucun droit de faire
subir des actes à autrui.
En défendant une liberté d’expression
la plus grande, Vaneigem montre une confiance envers les personnes de pouvoir
diagnostiquer des éléments, de critiquer, de penser et de réagir dans un esprit
de dialogue. Il pense les gens assez intelligents pour discerner les éléments
pouvant être contredit. En quelque sorte, il invite à discerner les propos
énoncés des personnes en demeurant dans un esprit de discussion contradictoire.
Un passage à retenir est celui-ci :
« Accepter que tout soit dit, que rien ne soit passé sous silence, c’est apprendre, dans le même temps, à démêler, à sélectionner, à décrypter, à critiquer, à ne pas tomber en dépendance d’une mise en scène spectaculaire où les factions interchangeables du bien et du mal obéissent aux manipulations des lobbies internationaux. »
Nous trouvons ici une réflexion
qui rejoint notre époque, face aux propos que nous trouvons inquiétants ou
dérangeants et cette propension à vouloir faire taire toute dissidence ou
discours ne plaisant pas.
Le philosophe nous invite plutôt à
nous demander si nous avons les moyens intellectuels et collectifs de répondre
aux allégations, aux opinions et aux faits énoncés par nos adversaires. Il nous
rappelle alors que la liberté d’expression n’est pas seulement valable pour
ceux pensant comme nous, mais elle demande davantage : vouloir écouter, vérifier
et répliquer.
Au final, une question apparaît :
Si nous voulons que les citoyens et citoyennes pensent librement, jusqu’où sommes-nous prêts à leur faire confiance ?
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