Analyse politique - Nouvelle Alliance : quelle conception de la nation derrière ses propositions ?

Le groupe Nouvelle Alliance se présente comme un mouvement indépendantiste, nationaliste et identitaire. Récemment, ce dernier a publié un manifeste[1] titré IX mesures d’indépendance et d’identité. Je vous propose de regarder ce manifeste conjointement avec l’entretien[2] de son président, François Gervais, à Nomos TV mis en ligne le 2 janvier 2026. Cela permettra de mieux préciser ce que les termes recouvrent mais aussi de voir sur quel axe de l’échiquier politique se trouve ce groupe identitaire.

Dans ce manifeste, Nouvelle Alliance associe le projet d’indépendance du Québec à la préservation de la majorité ethnoculturelle canadienne-française, à une intégration conditionnelle des personnes issues d’autres pays ou cultures ainsi qu’à une valorisation de l’autorité, de la filiation et de l’héritage catholique.


Illustration sur la base de l'article et des thèmes abordés


Le nativisme comme fil conducteur

Le politologue Cas Mudde définit le nativisme comme une combinaison de nationalisme et de xénophobie où l’État devrait appartenir au groupe considéré comme natif, tandis que les personnes et les idées extérieures seraient présentées comme menaçantes pour la nation homogène.

Rapidement dans le document, Nouvelle Alliance définit les Québécois comme un peuple « de langue et de souche française ». La constitution proposée ferait du Québec le « foyer national des Canadiens français en terre d’Amérique » (page 3)

Dans la section consacrée à l’immigration, il y est précisé l’objectif d’assurer la « consolidation numérique du groupe canadien-français ». De plus, Nouvelle Alliance affirme que la perte de sa majorité ethnoculturelle remettrait l’avenir politique à des communautés devenant « pleinement étrangères, voire hostiles, à ses intérêts » (page 3)

Nous comprenons alors que le raisonnement de ce groupe dépasse la simple question de la capacité d’accueil. En effet, l’immigration y est envisagée comme une menace pour la prééminence d’un groupe ancestral et une culture originairement catholique.  À cela s’ajoute que les autres communautés sont présumées susceptibles de devenir étrangères aux intérêts de la nation.

Si nous mettons cela en perspective avec l’entretien à Nomos TV avec Alexandre Cormier-Denis, cette conception devient encore plus explicite vers 45 à 49 minutes. Le leader, François Gervais, définit prioritairement le Québécois comme un descendant des colons français présents au moment de la Conquête. C’est, selon lui, ce que l’on appelle « la majorité historique française ». Il déclare même que l’intégration et l’assimilation ne seraient possibles que si cette majorité était suffisamment forte (notant qu’être à 60 % majoritaire, ce n’est pas être fort dans sa majorité).

Ensuite vers 1h30, interrogé sur le terme « ethnonationaliste », il accepte cette désignation et réaffirme la dimension ethnique de son nationalisme. Il fait référence aux « patriotes » en Europe et une présence forte de populations étrangères sur le sol, qui « verrouille », et il indique que le sujet de la « remigration » tombe comme tabou en Europe. Il affirme même que ce thème va devenir une « variable qui va s’imposer ».

Nous pouvons donc conclure que sur ce volet, Nouvelle Alliance n’est pas seulement nationaliste mais plutôt ethnonationaliste dont le nativisme constitue un élément central.

L’immigration et la citoyenneté au service de la majorité historique

Les mesures proposées en matière d’immigration et citoyenneté découlent de cette même définition de la nation. Ainsi, Nouvelle Alliance réclame un moratoire complet sur l’immigration, l’abrogation du regroupement familial, le remplacement du droit du sol par le droit du sang et des mesures incitant les étrangers non assimilés à retourner dans leur pays d’origine. Il demeure une exception pour les travailleurs temporaires lorsque les besoins économiques le justifient, avec un retour prévu à la fin de leur contrat (pages 3 et 4)

Dans le manifeste, il est également proposé la préférence nationale dans l’accès à l’emploi, au logement et aux services sociaux. La spécialiste, Nonna Mayer, sociologue et chercheuse en science politique, identifie d’ailleurs la préférence nationale comme une défense de valeurs illibérales, en tension avec les valeurs démocratiques.

Cet élément est conforté par la définition de la citoyenneté ; un citoyen canadien issu de l’immigration ne pourrait pas automatiquement obtenir la citoyenneté québécoise car il devrait démontrer sa « pleine assimilation à la nation historique », notamment concernant la langue, les normes sociales et la loyauté nationale. Parallèlement, la citoyenneté pourrait être étendue aux descendants de l’Amérique française, et une loi du retour favoriserait le rassemblement des Canadiens français (pages 5 et 6)

Nous devons convenir cependant que le droit du sang et les politiques destinées aux diasporas ne constituent pas, isolément, des preuves d’extrémisme. Mais, dans ce manifeste, ces idées s’inscrivent dans un ensemble cohérent : consolider un groupe défini par l’ascendance et conditionner l’intégration des autres à son maintien.

Une nation pensée comme un corps historique

Nicolas Lebourg et Jean-Yves Camus, deux autres spécialistes de l’extrême droite, mettent en évidence l’organicisme des extrêmes droites : la société est pensée comme un être vivant, un corps collectif dont il faudrait préserver la cohésion.

Le vocabulaire du manifeste correspond à cette vision : « corps social », « continuation ethnoculturelle », « populations de souche », « corps historique lié par l’ascendance », « État sain ». Dans l’entretien à Nomos TV, ces idées sont aussi présentes en parlant de la filiation, des ancêtres et de l’image de l’arbre national.

Il est vrai qu’une métaphore corporelle ne suffit pas à caractériser une idéologie, mais ces expressions accompagnent des politiques démographiques et civiques destinées à assurer la continuité d’un groupe historique. La nation apparaît comme un organisme transmis entre générations, dont les personnes venues d’ailleurs doivent intégrer la structure.

L’héritage catholique transformé en privilège

Nouvelle Alliance propose de supprimer le financement public des écoles confessionnelles privées, mais réserve une exception aux écoles catholiques en raison de leur rôle dans le développement national.

Cette proposition transforme une reconnaissance historique en différence de traitement institutionnelle ; toutes les confessions seraient soumises à une règle commune, sauf celle associée à l’héritage du groupe majoritaire.

Autorité, discipline et légitimité politique

Concernant ces dossiers, l’accent est mis sur l’existence d’une garde nationale qui doit fournir une « instruction virile » et préparer les civils à devenir des « citoyens accomplis ». Le service, le patriotisme et l’abnégation sont valorisés (page 8)

À nouveau, dans l’entretien, cette vision s’accompagne d’un éloge des minorités agissantes, de la soumission de l’individualité à la cause, des chefs qui dirigent et du peuple qui suit. Ainsi, François Gervais affirme également croire aux vertus de l’homme providentiel.

Ces éléments constituent des indices d’une conception hiérarchique et autoritaire du leadership.

Un autre passage touche plus directement au principe démocratique. Vers 1h09, après qu’Alexandre Cormier-Denis critique le fait de consulter les immigrés sur l’indépendance, François Gervais attribue au peuple historique une légitimité supérieure pour décider de l’avenir national.

Ces propos établissent une hiérarchie politique certaine selon l’appartenance au groupe ancestral. Il y a donc hiérarchisation des individus en fonction de leurs provenances. Sans remettre en cause le droit de vote des personnes issues de l’immigration, il remet en cause l’égale légitimité de leur participation.  

Quelle qualification retenir ?

Au final, même si toutes les propositions de Nouvelle Alliance ne sont pas propres à l’extrême droite, le manifeste et l’entretien permettent raisonnablement de situer Nouvelle Alliance dans cette famille des droites radicales et extrêmes au sens large. Son noyau le mieux établi est un ethnonationalisme nativiste à référence catholique.

Si nous regardons à nouveau du côté de Cas Mudde, la droite radicale accepte le principe démocratique majoritaire tout en contestant des dimensions de la démocratie libérale alors que l’extrême droite au sens strict rejette la démocratie elle-même. Les deux appartiennent à une famille plus large, désignée en anglais par far right.

La prééminence accordée à l’ascendance, l’immigration présentée comme menace existentielle, l’assimilation conditionnelle, la préférence nationale et la légitimité supérieure attribuée au peuple historique forment un ensemble suffisamment cohérent pour soutenir cette qualification d’ethnonationalisme nativiste et de droite radicale.



[2] Vidéo Youtube de l’entretien, lien : https://youtu.be/60758sGfgUM?si=8Knq8isQsielvHat , consulté le 30 septembre 2026

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